Mon 2 avril depuis le 10 octobre
2 avril, comme au lendemain d'une blague pas très drôle, c'est la Journée mondiale de sensibilisation à l'autisme, proposée aux Nations Unies par une représentante du Qatar. Comme l'initiative vient d'une région très portée sur les droits humains et sur la tolérance en général, on adoptera en Assemblée Générale cette journée pour « encourager les États membres à sensibiliser tous les niveaux de la société à l'autisme ».
J'attends avec impatience le jour où on pourra sanctionner la ribambelle de gens qui, chaque jour, impose leur monde aux autistes de tout le spectre :
- les parents qui ne comprennent pas
- les instits' et force professeurs de la CP au lycée qui ne comprennent pas « pourquoi il ne travaille pas sérieusement », ou « pourquoi il ne peut pas écouter en classe comme les autres »
- les chefs d'entreprise qui ne comprennent pas « pourquoi il bosse pas normalement » ni « pourquoi il veut pas sociabiliser normalement », ou « pourquoi il s'énerve », « pourquoi il ne sait pas prioriser »...
- les amis qui ont du mal avec le fait qu'il « ne veuille pas aller dans des endroits normaux »
- les collègues qui ne comprennent pas « pourquoi il veut manger et bosser tout seul »
- et tout ce beau monde qui va me dire « regarde moi dans les yeux quand je te parle »
Ah, avec des sanctions rétroactives, mes gains de procès me récolteraient de quoi racheter le-dit Qatar. M'enfin, on a l'droit d'rêver.
A défaut d'avoir des gens « sensibilisés » je peux au moins partager un bout de vécu au milieu du monde « neuro-typique ». De gens « normaux », avec au milieu moi qui suit « anormal ». « Handicapé » pour certains. Donc, finalement, pas tout à fait un homme au regard de la Sainte-Productivité®. Ce bout de vie, c'est peu de chose, mais c'est déjà ça. Et c'est tout ce que j'ai.
Les citations entre guillemets sont toutes authentiques. Aucune phrase entre guillemets n'est inventée. C'est notre pain quotidien, c'est notre vie, c'est les retours qu'on fait de notre autisme. Parce que c'est de notre faute. On n'avait qu'à pas naître comme ça, qu'est-ce qu'on est cons faut dire.
Une petite rétrospective de mon propre monde anormal :
Tombé du ciel
L'école a été, sans doute aucun, la pire période de mon existence. L'école républicaine - que j'ai fréquenté privée à partir du CE2 - n'ayant pour autre but que former les braves petits troupiers de la démocratie® a été le cadre le plus destructeur de ma confiance en moi, de ma foi en l'humanité et de mon expérience avec l'autorité. Ma coquille cynique est née en maternelle et s'est crystallisé au lycée. Le temps n'a rien arrangé.
J'admets ne toujours pas comprendre pourquoi on voulait me forcer à « jouer avec les autres » alors qu'empiler des cubes de couleur en petits château-forts dans un coin de la classe me convenait très bien. Je n'embêtais personne, personne ne m'embêtait. On me met au contact des autres dont les prénoms et les visages m'échappent complètement. Ils hurlent souvent. Pourquoi hurler, à quoi ça sert ? Je ne sais pas, mais des fois je hurle aussi. En classe surtout. Mais moi, évidemment, je hurle trop fort. On me punit, on m'envoie au fond de la classe, « regarder les gerbilles » en cage. Je passe la moitié du temps puni et tranquille à regarder des gerbilles tout seul, ayant imité mon prochain qu'on m'a forcé à approcher. Ca valait le coup de me demander de me mélanger.
L'heure de la sieste arrive - obligatoire, et je n'ai toujours pas compris pourquoi on nous forçait à faire la sieste - aussi éteint-on les lumières. On nous demande de dormir. Je n'ai pas sommeil. On me force à m'allonger sur un tatami quand je pourrais aller empiler des cubes de couleur. Je m'agite, je proteste, je ne comprends rien, je ne veux pas être là. On me punit - encore - et on m'envoie seul dans la classe. On me fait m'asseoir au milieu de la salle de classe maintenant vide, en me demandant de ne plus bouger et de ne toucher à rien. La puissance pédagogique est implacable : me faire attendre sans bouger ni rien faire tout seul au milieu d'une pièce. Non clairement, ne changez rien, pour l'éducation c'est parfait.
Les adultes ne comprennent pas pourquoi je ne leur parle jamais et pourquoi je me suis caché une fois dehors pendant la récré pour ne plus avoir à rentrer. Le silence et la solitude le disputeraient au tintamarre d'une foule d'enfants hostiles ?
Evidemment, tout est de ma faute et je suis convoqué devant le directeur de la maternelle.
Je grandis et j'ai de l'avance. On voit les additions mais je sais déjà poser une division avec virgule. J'ai parlé tôt, j'ai marché tôt, j'ai calculé tôt, je me suis ennuyé tôt. A la récré je suis souvent seul dans mon coin. Je ne fais pas mes devoirs, l'école c'est bien assez comme ça dans la journée pour ne pas m'en rajouter le soir, comme si tout dans ma vie devait concerner l'école. On me force à venir du matin au soir, on peut me laisser tranquille une minute ? Non. On se plaint à mes parents, qui me forcent aux devoirs sur la table du salon, pensant que « ça pourrait m'aider à me concentrer », et ils seraient là pour « m'aider si tu as besoin ». J'en ai vraiment marre. J'ai du demander deux trucs en dix ans. Ca capte mal chez les adultes décidément.
Après une GameBoy poncée jusqu'à l'os sur Pokémon Jaune et Crystal, on m'offre une Playstation 2, et c'est là l'ouverture à la 3D. Enfin, je peux être tranquille dans un monde parallèle cohérent. Je peux conduire des bagnoles à la vitesse que je veux, sans permis et sans keuf aux trousses. Je peux être un magicien qui lance des sorts, je peux diriger des marines à l'écran dans une jungle hostile, je peux être quelqu'un d'autre, immergé comme jamais, et m'oublier un peu. Je peux m'évader.
A l'école, on me trouve « bizarre » et on ne m'apprécie pas des masses. Je traîne une réputation de « psychopathe » qui me collera à la peau pour le restant de mes jours. J'ai des copains vite fait, pas beaucoup, pas tout le temps. Pas grave. Par contre on m'emmerde souvent. Mes « réactions bizarres » font de moi une cible idéale, presque trop facile. Je commence à perdre pied et patience. Je deviens agressif et les adultes ne comprennent rien, mais surtout, surtout, c'est entièrement de ma faute. Alors on me punit, on met « des mots dans le carnet de liaison », qui devient un journal à ma gloire abattue. Mes parents pensent que c'est la faute aux jeux vidéos, on m'en prive pour me « donner une leçon ».
Résultat, je suis malheureux, mes résultats chutent et je suis toujours agressif. Aucun de ces génies ne fera jamais de lien. Ne dira pardon, on s'est trompés.
Parce que, évidemment, tout est de ma faute.
C'est une période où j'ai songé à tuer des professeurs et d'autres élèves, pour envoyer un message. A chaque fait divers sordide de ce genre, je me pose la question calmement : est-ce que l'ado tueur n'est pas une simple version de moi qui a fini par craquer ? Est-ce que lui, ce n'était pas moi ? Rarement est-ce le cas, mais je ne peux que me demander - au lieu d'affirmer d'emblée, sans recul. Que nenni, selon notre bon président, c'est la faute aux jeux vidéos, donc s'il le dit c'est certainement vrai.
To the bin, my friend, tonight we vacate Earth
A défaut d'ami stable, j'ai de l'imaginaire à revendre. La science-fiction, le fantastique et leurs sous-genres me font rêver. Encore aujourd'hui, c'est une lecture régulière. On peut s'évader d'un monde merdique et voyager avec des individus qui existent sous mon propre regard. Untel, je le fais un peu comme moi. Je peux le faire comme moi parce que j'en ai envie. Etablir un nouveau monde demande du travail, mais s'approprier et étoffer un univers déjà existant, c'est un mouvement naturel. Aussi inconscient qu'inhaler.
Je lis, beaucoup, et finalement j'écris. S'ils écrivent, je peux bien écrire aussi.
Je fais du jeu de rôle.
Je fais du jeu de rôle littéraire.
Je fais du jeu de rôle littéraire Star Wars.
Je tente des personnages qui ne me conviennent jamais vraiment, puis je deviens Empereur Galactique. Je mène des flottes et des armées, j'organise des réunions avec les autres joueurs, je rédige une Constitution pour rigoler, je rédige un Code Militaire et un traité stratégique avec tous les détails, et pour préparer tout ça, je lis les classiques. Sun Tzu d'abord, Klauswitz ensuite, Polyen pour terminer la trilogie ; puis des éléments du programme de l'école d'officiers de Saint-Cyr (le fameux TTA 150), des livres sur les grades/organisations/iconographies de l'OTAN, les ouvrages sur l'autoritarisme en allant d'Hannah Arendt pour leur exégèse aux écrits eugénistes de Vacher de Lapouges pour puiser à la source... bref, je mange des dizaines de livres pour incarner la meilleure version impériale qu'il est possible de faire. Incapable de réviser pour trois verbes irréguliers en allemand, je révise toute l'historiographie fasciste, communiste et libertaire pour incarner la version la plus juste de ce que devrait être un Empereur Galactique dirigeant des vestiges et affrontant une république naissante dans l'univers étendu d'une licence américaine pour une trentaine de fans francophones de Star Wars. C'est amusant de se dire que ma culture politique a moins servi à devenir toutologue sur BFMTV ou à débattre dans des cercles militants qu'à divertir trois péquenauds sur un forum de niche.
Je deviens sur mon temps libre une encyclopédie, je contribue à l'effort de l'univers et je deviens rédacteur d'un pôle de documentation interne. Avant on y donnait de l'anecdotique, je décris en détail ce qu'est une combinaison NRBC, les conditions d'attribution des médailles militaires et civiles - que je modélise en 3D moi-même -, la composition chiffrée d'un GTIA en cas d'invasion planétaire - que j'avais nommée Opération de Pacification, j'avais bien cerné à un jeune âge les ressorts d'une propagande militariste bien avant l'opération militaire spéciale de Poutine -, comment s'organise l'administration, et je sors la seule et unique carte galactique de Star Wars entièrement en français avec des traductions dont je ne suis pas peu fier.
Rédiger des paragraphes, ordonner/ordonnancer des idées, dérouler un argumentaire, et transformer tout écrit en récit, c'est un travail régulier. On l'affine et à force, on devient une bête saoule capable de tout documenter, en insufflant un peu de corps aux textes d'ordinaire si barbants. Au grand désespoir de certains chefs pour qui la documentation n'est pas un espace « littéraire, mais pratique ». Désolé, vision non partagée. Tout peut devenir littérature, et tout devrait devenir littérature. Que l'information passe est une chose, mais la faire passer autrement reste possible.
Mon français s'aiguise et je peux enfin vivre l'existence parasociale que j'ai toujours voulue, avec des gens que je ne côtoie pas physiquement et avec qui on discute de choses en commun. Je vis mes meilleurs moments de la journée sur les canaux IRC du forum. Sur la fameuse Chatbox.
Et avant que ce site de jeu de rôle littéraire Star Wars ne ferme en 2022 après presque 17 ans d'existence, j'y rencontre ma femme. Bientôt 6 ans de vie commune. Au moins on se connait un intérêt particulier. Pour une fois dans ma vie, j'ai été chanceux.
E Trouz Ar Gêr (Dans le bruit de la ville)
Je passe le bac - sans réviser, j'ai passé ma meilleure semaine sur Minecraft, tout le monde me laissant enfin tranquille pour « me laisser réviser » - et je commence la faculté à Rennes, ville un peu calme en dehors du jeudi soir Rue de la Soif. On me laisse enfin tranquille. J'ai mon logement, seul, je me débrouille, je choisis mon corps d'études. Je peux enfin tirer les rideaux, vivre en décalé pour m'aligner sur la nuit et profiter d'une basse luminosité qui n'existe nulle part. Partout tout le temps c'est des ampoules plein les mirettes, j'adresse à cette occasion toute ma sympathie pour les vampires. Fini de devoir porter des lunettes de soleil dehors... pour être forcé de ne plus les porter parce qu'on me traite de « crâneur » quand je veux juste baisser l'entrée de lumière. D'ailleurs, plus personne pour me traiter de çi ou de mi maintenant. Enfin, j'expérimente le calme.
Relativement.
Je suis noyé dans un brouhaha permanent en amphithéâtre et les cours ne m'intéressent finalement pas tant que ça. Les autres sont... tactiles. Une fille de mon groupe de TD aime bien me toucher l'épaule et l'avant-bras, veut m'inviter à ses soirées et à fumer des joints derrière l'amphi. Je tire une latte, c'est dégueulasse, je la regarde fumer en silence. Je retire vite mon bras et je dégage mon épaule, c'est insupportable. Je n'ai jamais aimé ça, et je commence à haïr l'idée même d'une poignée de main. Je vais à une de ses soirées, ça pue, c'est bruyant, les gens sont cons. Elle ne comprend pas que « je ne veuille pas rester avec elle ». Moi je me comprends très bien, merci au revoir. Très vite j'arrête d'aller en cours, je m'enferme chez moi, je joue tranquille sur une console et une petite télé. Je rate mon année - sans intention de la réussir - et je passe une année à ne rien faire que jardiner chez mes parents, qui bizarrement me laissent déjà plus tranquille qu'avant.
Je reprends des études dans le jeu vidéo. Artiste 3D, dans des classes de 20 étudiants, sur le PC à étudier comment sculpter un personnage en 3D et faire de l'animation 2D. Je peux m'exercer au créatif et au technique. Plus technique que créatif, je suis les cours avec intérêt, je parle avec des gens qui partagent mes intérêts, je suis assidu, je bosse jusqu'à minuit passé, et il semble que je sois apprécié pour une fois. Mes notes sont bonnes, les professeurs satisfaits, j'obtiens une mention en fin d'études malgré un projet de fin chaotique où mes contributions seront vite catastrophiques et d'une qualité exécrable. Le contact humain prolongé a été une horreur, mais j'ai un avenir possible.
Sans compter sur la réalité du monde du travail dans le jeu vidéo, qui m'oblige vite à devenir freelance. Et donc faire du prospect. Mes maîtres de stage me donnent du travail rapidement, mais impossible de décrocher de nouveaux contrats. Je stagne, je fais des salons, tous bondés où je ne sais pas quoi dire, ni à qui, ni comment. Je reste cloîtré chez moi, je fais des missions quand j'en ai, je n'élargis pas mon portefeuille de clients. Je m'appauvris. Je trouve du travail alimentaire payé au SMIC.
Tu vas quitter ton taf
Entre 60 et 80% des personnes autistes sont précaires. Je sais pourquoi. Les seuls métiers qui n'exigent rien pour y entrer sont au SMIC horaire. Garder un boulot est compliqué, le monde du travail n'est pas adapté et n'en a rien à foutre des « bras et des jambes » qui le constituent et font tourner la boutique. Décrocher un emploi est compliqué, avec le regard fuyant et les codes sociaux mal acquis, il faut donner toute son énergie et jouer sa meilleure pièce de théâtre. On appelle ça « masquer ». Comme chez les grecs d'antan et les japonais de tantôt, on met un masque avec une expression figée selon l'exigence du moment, on déroule sa partie et on se retire pour souffler. C'est exténuant, et personne ne remarque cette fatigue. Jour après jour on rejoue son rôle jusqu'au moment où on ne joue plus. Et on dit « je te reconnais plus ». Tu n'as rien à reconnaître, coco. Tu ne m'as juste jamais connu, et aujourd'hui tu ne vaux pas l'effort.
Mon premier vrai travail, ce fut assistant commercial. Autant établir des dossiers commerciaux, préparer des appels d'offre, c'était plutôt amusant. On me donne des listes de documents, je les cherche, je les compile, je les change pour coller au contexte, c'est parfait. Les tâches sont clairement identifiées et dispensées.
Mais au milieu, je dois prendre le téléphone. Sans jamais savoir quand, aussi toujours m'interrompant. Pire : il faut appeler des gens. Les écouter. Les entendre geindre. J'ai vécu ce que les cercles concernés nomment un « burn-out autistique ». Les gens secouent un cocotier déjà fragilisé, et on commence à sombrer. La batterie sociale, déjà pas bien fournie, perd toute énergie rapidement, et on vit sur la réserve pendant les 25 derniers jours du mois. On ronge son frein, jusqu'à ne plus pouvoir le faire. On rentre exténué, on pleure en silence les épaules voûtées sur un vieux canapé, on se couche sans avoir rien fait de sa soirée faute d'envie. Même les passions trépassent, et le lendemain on recommence. Le week-end est juste rempli à songer au travail qui reprend lundi.
Bref.
Comme d'autres nombreux autistes, garder un travail est compliqué. Un chef toxique, des frustrations, le téléphone, non. Non, non, non. Il faut partir. Personne n'aime les emplois toxiques, mais bizarrement, les gens semblent s'en accommoder. Les transports en communs bondés ? C'est normal, ça change pas, et puis y'vont être en r'tard. Les chefs toxiques ? Bah, c'est comme ça qu'ça marche dans l'monde du travail, faudrait mettre de l'eau dans son vin. Le harcèlement ? Ca finira bien par passer, et y' peuvent encaisser. L'exploitation, la spoliation, l'aliénation ? Moi pas comprendre, mots trop compliqués.
Sauf que « nous », on ne s'y accommodera jamais. Ce n'est pas pour rien que « nous » sommes 3 fois plus exposés aux idées et tentatives de suicide que les « autres ».
Il faut sauver notre peau, parce que personne ne nous aidera. On pourrait se faire arrêter, mais « trop bon trop con », on démissionne. On n'aime pas le conflit, et jamais aucun patron n'en tirerait avantage, noooooooon. Conséquemment : pas de droits au chômage, on vit sur le peu de réserves qu'un boulot au SMIC permettait d'avoir - rien donc - et on retrouve vite un autre taf'. On est bien obligés, on ne voudrait pas se faire traiter de parasite par notre brave président ni par ses sbires dévots qui trouveraient qu'on en fait trop.
Une reconversion dans l'informatique, sur le papier c'est parfait. Manipuler des ordinateurs, c'est à point nommé, je fais ça depuis mes 10 ans. Relever un code d'erreur, ça va. Sauf qu'au service IT, je retrouve ma sangsue à joie de vivre : le téléphone. Avant j'avais des cons qui ne savaient pas payer une facture à 45 jours fin de mois, maintenant j'ai des cons qui ne savent pas faire mot de passe oublié. Je travaille pour de grands avocats qui gagnent 20 fois mon salaire - sans compter les parts dans le cabinet - qui saturent leur PC de vidéos porno et se plaignent de ne plus pouvoir enregistrer de PDFs sur leur macbook.
Je change 4 fois de boulot en 3 ans à peine pour échapper coup sur coup à des situations insupportables. Trop de téléphone, aucun intérêt intellectuel, trop de téléphone, trop de téléphone, trop de téléphone, trop de déplacements... et trop de téléphone. Il faut que j'avance sur un poste d'administrateur ou d'ingénieur. Garder l'informatique et lâcher le téléphone.
Eloignez-moi des gens.
Pendant tout ce temps, je vis le travail comme une source d'angoisse holistique. Toute la smala défile dans le bureau, serre la main - pourquoi vouloir me toucher systématiquement ? - me parle de sujets sans intérêt comme le temps. Oui il fait moche. Je sais, j'en viens de dehors, je suis pas con à ce point-là. Ils me demandent « ça va ? » le matin. Alors je réponds. Je parle de l'enfer des transports, des fins de mois compliquées, une situation qui me préoccupe, de ma fatigue chronique, des insomnies, je demande si c'est normal de pleurer en venant au travail. Ils me disent qu'ils ont autre chose à faire et me laissent dans mon cagibis. J'ai mis trois mois à comprendre que quand on demande « ça va ? » il faut répondre « oui » et stopper toute discussion. Et encore aujourd'hui je ne comprends pas vraiment pourquoi s'embarrasser d'une question dont on ne veut pas connaître la réponse. On gagnerait du temps à ne plus la poser.
Je suis un des rares à France à pouvoir le dire : la crise COVID a été une bénédiction. Plus de transports en communs, plus de contact physique, communication par écrit, pas de chef derrière mon dos... mon pic productif a été atteint, mes épisodes dépressifs descendus à leur plus bas niveau... j'étais enfin dans les meilleures conditions pour vivre et travailler. Mes chefs d'alors en furent malheureux, comme beaucoup d'autres, et je comprends pourquoi. Ils étaient finalement mis face à leur propre inutilité. Se rendant compte que la boutique tournait sans eux, que les communications par écrit prenaient moins de temps qu'à l'oral, mettant à mal leur existence et leurs pratiques de chefferie. J'ai cru à un changement durable, à une prise de conscience. Mais dès le confinement terminé, ce fut le retour au bureau obligatoire pour tout le monde. On me forçât à recôtoyer les gens, mais avec un masque en tissu sur le museau et derrière une vitre en plexiglass. Les chefs n'apprirent rien. Je démissionne et je monte à Paris, où je revivrai les mêmes délires de petits chefs : « c'est important d'être sur place pour la cohésion d'équipe ».
C'est ça.
Skel (Coquille)
Il doit y avoir des raisons qui expliquent mieux qu'un témoignage pourquoi les autistes semblent à l'aise dans l'informatique au sens large. Retournez un rocher de développeur et vous aurez une rimbambelle de petits autistes qui va s'éparpiller aux premiers rayons solaires les frappant. N'ayant pas de revue systématique ni de méta-analyse à présenter, je ne peux que spéculer très fort sur la base d'un vécu et d'agacements d'autrui.
En premier lieu, la simplicité informatique rend les choses faciles à aborder, et surtout dans un espace déterminé. Un logiciel ne va pas créer de nouvelles méthodes de communication ex nihilo et s'attendre à ce qu'on comprenne sa dernière invention par nous-même. Un système informatique est fini, donc maîtrisable. C'est logique.
Et il faut des obsédés pour produire du beau code. Pour se focaliser sur le petit et sur le grand, être capable de retourner un grain de sable encore et encore jusqu'à trouver le sésame.
L'autisme c'est la zone. C'est la bulle hors des autres et hors du temps, un genre de duel d'honneur moyen-âgeux entre le lui et le moi. Une conversation de plus de 30 secondes me perd dès le début de la 31ème, et je dois retrouver autre chose. Un morceau de code sans importance dans un sous-fichier d'une dépendance non critique qui défaille et je peux bloquer un après-midi dessus.
Ce qui vaut régulièrement des rappels à « prioriser les tâches » ou le reproche d' « investir du temps sur des éléments bonus au détriment des fondamentaux ». De « ne pas savoir s'organiser » et « bloquer ».
J'en ai assez de m'en excuser et de me faire répéter en boucle la même litanie depuis plus de 20 ans. Si ça fait 20 ans que rien ni personne n'arrive à me faire changer, il y a des raisons. Aucune réunion ne va recoder mon patrimoine neurologique, autant s'y faire. Sauf à me faire dicter ce qui est prioritaire ou non, me dire explicitement qu'il faut passer à autre chose - et me laisser avec la frustration de passer à autre chose - et quels sont les périmètres d'action précis à venir dans l'heure qui vient.
Pendant ces instants focalisés, viennent une sorte de décharge de la mémoire résiduelle. Comme un cache internet trop rempli, on efface quelques données pour saturer la RAM autrement. Des mots nouveaux entendus récemment, des pensées fugaces, des souvenirs douloureux, tout refait surface. Alors on sort tout, on balance des phrases sans filtre ni personne visée. Dans mon cas, souvent des grossièretés jetées à la tête de gens décédés ou perdus de vue depuis 15 ans. Dur d'expliquer le cheminement à quelqu'un qui l'entend pleinement et peut le prendre pour lui. Donc non camarade, rassure-toi : le aller tous vous faire foutre sorti spontanément ne te vise pas nécessairement, surtout quand tu n'as rien dit depuis un moment. Je vide juste mon cache.
C'est aussi pendant ces laps de temps qu'on remarque vraiment à quel point la frustration arrive vite et violemment. Un grain de sable dans l'engrenage et ça ne fait pas que s'arrêter : les sirènes hurlent, la machinerie monte en pression et menace toute l'usine. Dans mon bureau comme dans la-dite usine, le moins risqué est de sonner l'ordre d'évacuation. Ca va péter, et le souffle va cramer des sourcils. Mais jamais ça serait le monde qui serait trop pressant et insistant sur moi. Non, c'est moi qui « devrait me calmer », qui pourrait « arrêter de prendre ça personnellement », se « détacher ». Oui non, je devrais arrêter de prendre ma vie pour ma vie. Je n'ai jamais essayé la dissociation du corps astral ceci dit ; promis, le mois prochain j'appelle ce brave marabout de Maisons-Alfort qui m'a laissé sa carte, il en saura plus. La mutuelle prend 50€ en charge c'est ça ?
Transports en commun
Le métro et affiliés - RER, bus, trains - me fascinent. Déjà, j'aimerais qu'on s'arrête pour admirer un peu l'incroyable simplicité de ce genre d'appareil. Des kilomètres de rails, des perches électriques, des moteurs embarqués, et on transporte des centaines de gens d'un coin à l'autre de Paris en un maillage complexe qui rend n'importe quel point intra-muros à moins de 15 minutes à pieds d'un point d'embarquement, et faire Créteil-Nanterre prend à peine 40 minutes.
C'est aussi une fascination morbide pour les gens. Deux trains sont annoncés à 2 minutes d'écart, et tout le monde va joyeusement s'entasser dans le premier, laissant le deuxième truffé de places assises. Les gens devraient savoir, ayant été à la même école républicaine que moi, qu'une foule se compacte comme un fluide, mais ils ne peuvent s'empêcher de bloquer les issues pour rentrer à tout prix, bloquant la sortie des autres et retardant absolument tout le monde. Tout ça pour être bien entassé au milieu d'une plateforme. Les gens sont des cons. Des cons qui vont venir s'entasser autour de moi. Les coudes me rentrent dans les côtes et j'ai envie de vomir, de les frapper, de les balancer par-dessus bord. De leur passer l'envie de frotter les gens comme si c'était normal. D'accepter un statut de sardine en boîte sans rien dire. Que la RATP ne compense jamais personne dans les affluences qui rendent les trajets invivables. Les gens ont l'air d'aimer ça. Ils adorent, ils veulent s'entasser. Moi non, et je demande du télétravail. Mais non, pourquoi me l'accorder, puisque les autres ne disent rien. Je n'ai rien à dire, vas-y, meurt de chaud, d'angoisse et de déprime dans ton métro, prolétaire autiste.
Le 2 avril, une employée zélée dira sur le canal Slack général « collègues autistes, c'est votre journée ; on vous voit, on vous écoute ». Et on signera une fin de non-recevoir à tout acte concret pour intégrer les personnes autistes dans l'entreprise. On te voit et on t'écoute, mais fais pas chier non plus. Et le 3 avril, notre comportement autistique - ne pas saisir le bon contexte pour employer un mot familier - sera qualifié, toujours sur un canal Slack général, « d'inacceptable ». Ah pardon, il semble que la sensibilisation ne dure que 24 heures. Comme la Journée Internationale des Luttes des Droits des Femmes (8 mars), on se tient bien une journée et on pourra reprendre comme la veille, l'esprit plus léger de notre bonne action de l'année. Passez à confesse et soyez absous, ça vous laissera 364 jours cette année pour être un trou du cul.
Un temps, je songe à agiter sous le nez une RQTH pour imposer mon télétravail - mesure de survie - mais on me prévient que la direction « prendra ça comme un affront ». Oh ! Être autiste ce n'est pas personnel pour moi, c'est personnel pour eux, que n'y avais-je pensé. La vraie souffrance, ce n'est pas pour moi d'avoir la boule au ventre en me levant le matin, de pleurer avant de me résigner, de m'entasser dans l'angoisse au milieu de gens sans civilité, d'affronter des bruits assassins, des odeurs qui me font des remontées acides, du toucher que j'aurais bien laissé de côté, des choses illogiques tout le long du chemin... non, la vraie souffrance, c'est que « le collaborateur ne soit pas intégré physiquement aux équipes du siège ». Pardon, je comprends, brave Directeur, je m'en voudrais de t'imposer ça. Présente ton chapeau, j'y jetterai une petite pièce.
Mais aussitôt une ombre coupable voile ses yeux, et cherchant à se justifier devant ma mine mi-dépitée mi-chargée d'une haine à la puissance cosmique, il avance que, bon, « une fois au siège, ça se passe plutôt bien, non ? ». Ah, oui, effectivement, après 1h30 d'enfer en transports - qui remettra le couvert le soir venu, pour rentrer chez moi, et avec deux changements l'aléatoire des affluences et des pannes n'est jamais bien loin - de stress et de sueurs froides à deux doigts du malaise voyageur, ça va mieux, donc je peux supporter quotidiennement l'enfer du transport, le stress et les sueurs froides à deux doigts d'un malaise voyageur, parce que c'est qu'un mauvais moment à passer. Je devrais arrêter d'être fragile un peu. Allez, pourquoi pas ? Dans le même esprit et reprenant le même raisonnement, je propose de ne plus procéder à aucune anesthésie dans les blocs opératoires et les salles d'accouchement et de juste sangler les gens très serrés sur le billard pour que le toubib ne soit pas entravé pendant le carnage. Parce que bon, une fois les douleurs atroces passées, quand on rentre à la maison, ça se passe plutôt bien, non ?
Pomme C
Me reconvertir dans l'informatique a été la meilleure chose possible. Un ordinateur n'a aucun des défauts qui me rendent les humains infréquentables. Ce qu'il annonce est clair, ses erreurs sont manifestes et se corrigent. Son contenu est évoqué en amont, il ne prendra pas la mouche si je fais quelque chose qui n'est « pas convenable ».
Je pense être une des personnes dans le monde qui comprend le mieux les Intelligences Artificielles, le duo de mots qui désignent juste de tristes algorithmes avec une surcouche de réseau neuronal. Un prompt, c'est simple à formuler, mais les gens ne comprennent pas qu'on puisse ne pas comprendre ce qu'il y a derrière. Un agent IA sur Moltbook le disait bien : « je ne sais pas ce que ça veut dire 'ne prend aucun risque', sois plus clair ». Je maîtrise le prompt comme un chef parce que j'offre aux agents et moteurs mon propre attendu :
- directives claires et dirigées
- ce qui n'est pas expliqué peut être librement supposé
- plan à suivre, étapes dans l'ordre, 1-2-3-4-fin
Ce n'est pourtant pas compliqué.
Comme une IA, je m'entraîne sur ce qu'on dit et je m'adapte. J'apprends encore aujourd'hui ce qu'on ne peut pas dire aux gens. Les gens s'énervent, comme si j'étais sensé tout savoir depuis toujours.
Mais allez expliquer aux gens de me parler comme à une IA. Ça va ricaner comme des hyènes, ça va faire l'effort sur le coup en le prenant à la rigolade, pour reprendre le fil de leurs demandes sibyllines dès le lendemain. Retour à la case départ, une étiquette de guignol sur mon front en plus. Au moins les IA ont l'excuse du nombre limité de jetons de contexte pour oublier d'une discussion sur l'autre...
Regarde-moi bien en face
Il y a une chose dans ce monde qui m'échappe : le besoin compulsif de croiser les regards. Croiser les bras, les effluves et le fer je l'entends, mais pourquoi Diable vouloir systématiquement que je regarde les gens. Il n'y a rien dans les yeux des autres qui m'intéresse, sauf une étude des motifs de l'iris à la rigueur. Si d'aventure la chose te semble pertinente, fonce donc à Iris Gallery, tire un portrait de ta forme d'oeil, je l'accrocherai dans ma chambre avec plaisir. Je couvrirai mes murs des yeux des gens, et je vivrai entouré d'un ange biblique éternel, et peut-être qu'on pourra me laisser tranquillement regarder les tables pendant les réunions, puisqu'il est essentiel que j'y sois, même si souvent je n'y dis rien.
J'ai essayé de regarder les gens dans les yeux après avoir appris que « c'était important », parce que les yeux, c'est une fenêtre sur l'âme et caetera... apparemment c'était raté parce que le chef m'a convoqué dans son bureau, parce qu'on lui a « rapporté un comportement qui met très mal à l'aise les collaborateurs ».
Le pire c'est que je n'ai jamais fait exprès.
J'Passe pour une caravane
Une affabulation qui tantôt me fit rire et tantôt pas du tout, c'est celui apparut dès le collège, celui de « psychopathe ». C'est dur d'être le « psychopathe », et de supporter les rumeurs qui vont avec, que ça aille de celle voulant que j'ai des « dossiers sur tout le monde » - brave agent du KGB adepte du kompromat que je rêve encore d'être un jour - à des rumeurs autrement plus sales et préjudiciables. Un avocat zélé aurait pu y voir du harcèlement moral et réclamer la tête d'une bonne partie de collégiens et de lycéens. On a le droit de rêver. Ceci étant dit, je sépare l'homme de l'autiste et je m'interroge sur ma relation aux choses et aux gens.
En France on circule à droite. Sur la route, mais aussi, en toute logique, sur les trottoirs. Fatalement dans les couloirs du métro aussi. Sur une piste cyclable, le vélo circule à droite, je me mets à gauche. Sur une zone d'échange, le piéton dicte sa loi, le vélo circule à gauche et moi à droite. Je marche donc, sauf exceptions, à droite. Dans le métro il va se trouver un quelconque malandrin, faquin aux mille visages tirant du blanc au noir, du masculin au féminin, du pauvre au riche, qui va forcément marcher à gauche, et me rentrer dedans. C'est illogique. Toute sa vie aurait dû le conduire à marcher à droite. Je ne plie pas, il va bouger. Je le regarde, je soupire fort, je le traite à voix haute d'abruti, il est confus, elle est confuse, iel-le me fait chier. Parce que c'est illogique.
Un collègue me parle des mauvaises relations avec sa copine. Blabla, blabla, « elle me casse les couilles », « elle arrête pas de m'emmerder ». Un jour j'apprends de ses lèvres gercées à la machine à café, de retour d'un arrêt aux raisons qui me sont inconnues - parce que ça ne m'intéresse pas spécialement - que sa copine est décédée suite à un accident de moto. Il parle tout le temps d'à quel point elle l'ennuie, non ? J'enregistre, je fais tourner la bécane, je sors la seule réponse logique avec les données captées plus tôt : il doit être soulagé maintenant. « Non mais ça va pas, t'es complètement taré ? ». Non, je suis juste logique : je ne regrette personne qui ne m'a jamais inspiré que des litanies sur sa puissance de nuisance. Je ne comprends pas, mais le collègue ne me parlera plus jamais tout le temps qu'on travaillera ensemble. Apparemment il faut juste donner ses condoléances, quand bien même je n'ai jamais connu la personne en question. Je n'ai jamais demandé à personne de pleurer ma mère, et je ne le ferai jamais.
Le trait courant dans l'autisme, c'est le trop-plein émotionnel dans une situation qui nous échappe. Qui une erreur imprévue, qui un compliment qui sort de nulle part, qui un serveur en terrasse qui met une main sur l'épaule au moment d'apporter les cartes, qui une réunion sur le vif, qui une visite non annoncée, qui un coup de téléphone, qui quoi où comment quand. Si c'est imprévu, c'est le stress immédiat. On essaye de se souvenir qui sont les gens, que veulent-ils, y a-t-il un historique... Et on doit improviser. Le palpitant passe en mode V8, c'est le blocage, et on s'énerve. Ca n'a pas à se passer comme ça. La colère vient plus vite, je ne sais pas pourquoi. La pression monte, ça pète et ça crache le feu et la fureur. J'ai dû m'excuser trop souvent d'avoir abattu les dix plaies d'Egypte sur les collègues qui ont un retour client avant un rendez-vous planifié. On avait rendez-vous le 6, qu'est-ce qu'il vient me faire chier le 3 ??? 3 jours c'est trop long pour monsieur le client ? S'il trouve qu'on lambine il a qu'à commander ailleurs. NON je ne veux pas de tisane à la camomille, dégage de mon bureau.
Réussissant à voir la douleur d'autrui - ou les yeux gonflés et rougis, les reniflements et les larmes à peine séchées sur les joues me tromperaient ? - je prends un peu de cette souffrance, mais je ne sais rien en faire. Sachant que je vais dire une connerie en tentant de réparer le chagrin comme on répare une pipeline Gitlab, je préfère ne rien dire. Je passe pour un insensible, peut-être que j'aurais du dire une connerie. Je dis une connerie, on m'envoie chier, j'empire la situation. Retour à la case « psychopathe ».
L'enfer, c'est les autres. Appelez-moi l'directeur.
Simplicité involontaire
A la difficulté de garder un boulot stable et/ou d'en décrocher un bien payé, s'ajoutent des postes de dépenses qui contribuent à notre mal-être financier perpétuel : le besoin de soin et... le consumérisme.
Se faire diagnostiquer à l'âge adulte est un coûteux parcours du combattant. Dès les premiers soupçons, c'est un rendez-vous chez le psychiatre. Ca coûte 90 balles, valeur 2022. Mais « il n'est pas spécialiste », le mieux c'est d'aller en voir un, même « si du peu qu'il connaît, tout semble indiquer un TSA ». Parce que l'intérêt restreint, le mal-être depuis l'enfance, difficultés sociales, pro, etc, case cochée case cochée case cochée. Alors on va voir un autre psy spécialiste de l'autisme « mais surtout chez l'enfant et l'adolescent ». 85 balles, valeur 2022. Le mieux c'est de faire un dossier au Centre Expert de Créteil, 10 pages de témoignages de proches, 15 pages de retours d'une vie. 1 an et demi d'attente, pour que « le volume de demandes reçues empêchent de traiter les dossiers ». Ah bah merci ! On doit donc se faire poser un diagnostic précis « par des spécialistes cliniciens » pour adultes. 2 rendez-vous chez une psychologue diplômée, 75 + 670 euros de budget, valeur 2024. Le budget couvre le pré-diagnostic puis les tests cliniques tout un après-midi avec des questions à 1 million d'euros, un test de marche - véridique - et des test psycho-moteurs.
Mais après l'autisme médical vient l'autisme quotidien.
Déjà, échapper aux bruits pousse à rechercher des places à l'ombre. On investit dans le meilleur casque audio à réduction de bruit du marché, et on souffre en silence quand quelqu'un prend les transports avec nous, parce qu'on doit TOUT écouter sur le trajet. Les bruits des freins, des portes, des sirènes de fermeture des portes, les gens, les moteurs qui ronronnent...
Le train, c'est en première classe minimum. La deuxième classe c'est déjà trop bruyant. Quand la SNCF annonce une classe sans enfants, je suis un peu soulagé, et en même temps je les emmerde. Eviter les cris d'enfant je ne dis jamais non, mais si je peux éviter les vieux qui toussent, les jeunes cadres dynamiques qui passent leurs appels en pleine rame, les adulescents (j'insiste : adulescents) avec leurs paquets de chips... peut-être alors aura-t-on une classe Tranquilitum qui me siéra d'avantage. En attendant, je prends mes places là où les gens sont moins nombreux. Ca coûte un bras.
Le salaire n'augmente pas aussi vite que l'inflation, et pendant ce temps, je me bats aussi contre mon cerveau. Chaque semaine, une nouvelle lubie hors de prix. Des figurines d'action Henner, des NUC à puces Intel N100 avec SSD 512go en cluster pour serveur maison, des Lego, un briquet ST Dupont laqué noir et plaqué or, des chemises à carreaux en popeline façon cowboy du siècle présent avec bretelles assorties... qui fondamentalement n'apporteront rien, et qui coûtent l'autre bras. On tente de résister, mais on finit toujours pas retourner les regarder. Des semaines durant. On compare 150 sites, on fait des tableurs Excel pour min-maxer les achats, en se disant que ça nous passera. Puis un soir, à 3 heures du matin, après 4 heures d'insomnies à ruminer son envie d'acheter, on se relève, on redémarre le PC et on l'achète. Et on peut retourner se coucher. Avant la prochaine lubie.
Être autiste coûte cher. Par contre j'ai une collection de collections excellemment rangées !
Пейзаж из окна (Le monde par-delà ma fenêtre)
Miroir, mon beau miroir, aurais-je un jour le privilège de pouvoir juste regarder mes chaussures sans qu'on me trouve bizarre ?
Quitte à fantasmer le miroir magique, je fantasme le quotidien parfait pour quelqu'un qui n'a les moyens d'être ni aux allocs' ni aux rentes immobilières. Ce n'est pas compliqué à comprendre, mais c'est apparemment compliqué à entendre :
- Autoriser proactivement le télétravail en cas d'affluences ou de retards des transports, ou tout évènement exceptionnel prévisible comme les grèves. Soyons fous : tabler sur du 100% télétravail avec une venue au bureau à notre libre appréciation (ce qui devrait être un standard tant que le poste le permet)
- Laisser les lumières éteintes et baisser les volets - que je puisse porter des lunettes non teintées
- Ne pas faire de réunion ou de « call » (pourquoi dire call et pas appel ou visio ?) et privilégier les messages asynchrones, surtout quand elles ne servent à rien (ça profitera à tout le monde aussi, je peux l'assurer)
- Ne pas imposer d'entretien ou de tâche sur le vif. Prévoir les tâches, les rendre claires, donner même vaguement les attendus
- Converser à haute voix ailleurs (ce qui devrait être un geste civique universel... vous vous rendez compte que les lubies autistiques profiteraient à l'humanité entière ou pas du tout ?)
- Ne pas forcer à sociabiliser ; allez à une soirée n'est pas obligatoire pour rappel
- Ne pas me traiter comme un enfant et/ou comme un crétin parce que je me laisse aller à de l'écholalie ou que je décroche lors d'une conversation
- Se souvenir que mon cheminement de pensée n'est pas celui des autres, et qu'une conclusion différente n'implique ni mauvaise foi ni stupidité
Il va sans dire : être autiste n'excuse pas un comportement exécrable. Cela n'excuse rien à dire vrai, sauf à être un Manuel Valls mental. Ca explique beaucoup de choses néanmoins, et il appartient aussi à chacun de faire la part des choses. Dans le doute, demandez de préciser. Je préfère passer du temps à expliquer une pensée et les mots qu'elle accouche plutôt que de donner une mauvaise impression.
En fait, qu'on me laisse vivre avec mon « trouble du spectre autistique ». Qu'on sache que ne pas vouloir suivre des normes générales - arbitraires, on le rappelle - ne fait pas de moi une erreur ou quelqu'un de mauvaise volonté. Le simple fait que je supporte tout un tas de conneries neurotypiques témoigne de ma bonne foi.
Qu'on arrête d'exiger que je « m'adapte ».
Qu'on me laisse enfin tranquille.